Émile  Zola : La curée (Paris, 1872).

« Au retour, dans l’encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l’embarras devint tel, qu’il lui fallut même s’arrêter. Le soleil se couchait… Un dernier rayon enfilait la chaussée, baignant d’une lumière rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d’or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s’être fixés le long des rechampis jaune paille de la calèche dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant... Les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d’impatience… Les voitures n’avançaient toujours pas. Au milieu des taches unies de teinte sombre que faisait la longue file des coupés, fort nombreux au Bois par cette après-midi d’automne, brillaient le coin d’une glace, le mors d’un cheval, la poignée argentée d’une lanterne, les galons d’un laquais haut placé sur son siège. Çà et là, dans un landau découvert, éclatait un bout d’étoffe, un bout de toilette de femme, soie ou velours…. Malgré la saison avancée tout Paris était là : la duchesse de Sternich, en huit-ressorts ; Mme de Lauwerens, en victoria très correctement attelée ; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun ; Mme de Guende et Mme Teissière, en coupé ; la petite Sylvia dans un landau gros bleu ; la duchesse de Rozan, en coupé-égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc ; M. le comte de Chibray, en dog-cart ; M. Simpson, en mail de la plus belle tenue; toute la colonie américaine. Enfin, deux académiciens, en fiacre.

Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en proche, toute la file se mit bientôt à rouler doucement… Mille clartés dansantes s’allumèrent, des éclairs rapides se croisèrent dans les roues, des étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux… Ce pétillement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels brûlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient les livrées éclatantes perchées en plein ciel et les toilettes riches débordant des portières, se trouvèrent ainsi emportés dans un grondement sourd, continu, rythmé par le trot des attelages. Et le défilé alla, dans les mêmes bruits, dans les mêmes lueurs, sans cesse et d’un seul jet, comme si les premières voitures eussent tiré toutes les autres après elles… En arrivant au bout du lac… les voitures tournaient avec une grâce superbe… »

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La promenade en voiture, peinture par Eugène Guérard, vers 1855

National Car and Tourism Museum, Compiègne © RMN-Grand Palais